Bernard Moitessier aurait-il fait demi-tour devant une telle affluence ? Ou peut-être l’envie lui serait-elle venue de poser son sac ne serait-ce qu’un soir pour écouter tous ces joyeux drilles rigoler franchement et partager la passion des beaux bateaux, l’envie d’être dans le golfe, de naviguer ensemble ?
Le “golfe”, le lieu que l’on souhaiterait ne pas partager, égoïstement. Des îles à foison, toutes plus belles les unes que les autres avec leur vie propre, accueillantes.
De merveilleux petits bateaux - les plates, les guépards, que certains ont créés spécifiquement pour le plaisir de naviguer dans ces eaux- viennent flirter au gré des courants et du vent avec les roches sournoises et les rives accores.
Une palette de couleurs, mille fois renouvelée, des frondaisons magnifiques, serait-ce l’Eden ?
Et ces passionnés qui, tous les deux ans, après avoir amoureusement entretenu leur bateau – certains plus vieux qu’eux et transmis de génération en génération –se donnent rendez-vous dans cet endroit somptueux, d’où viennent-ils, qui sont-ils ?
Tels des oiseaux migrateurs, ils ont mis le cap, de toutes les côtes de France, sur le golfe du Morbihan pour que les belles carènes se croisent dans un ballet ô combien délicat, où le millimètre est roi sur les lignes de départ des innombrables régates.
Joshua, Pen Duick, Christina, Capitaine-Duverger, Marguerite, Kraken, Notre-Dame-des-Flots… bateaux de légende, barrés par de prestigieux marins au palmarès élogieux, ou modestes “transmetteurs” d’histoires, de acrifices, de journées trop longues, de solidarité, de coup de main, d’amitié. Montez à bord, tendez l’oreille et vous entendrez dans un souffle ces longues heures de mer, ces rires, ces soupirs, des larmes peut-être.
Sans la folie généreuse et indispensable de quelques-uns, beaucoup de ces bâtiments ne seraient plus.
Passion, persuasion, conviction, combien il est nécessaire d’en déployer pour quecette flottille soit réunie, la folie généreuse et indispensable de |
quelques-uns, beaucoup de ces bâtiments ne seraient plus. Passion, persuasion, conviction, combien il est nécessaire d’en déployer pour que cette flottille soit réunie, entretenue, et navigue.
Gréements auriques, marconi, ketch, ils attendent le vent qui leur octroiera selon son bon vouloir le souffle nécessaire, pour faire jaillir les embruns sous la poussée généreuse de leurs guibre.
Départ au cordeau, winches égrenant leur litanie, croisements, virements, injonctions “tribord”, empannages, équipages attentifs et concentrés pour servir leur bateau au maximum de ses capacités : “tous pour lui” est la devise de chaque équipage.
Virement au plus près pour gagner encore et encore au vent qui fera au bateau prendre la bonne veine de courant. Car Maître Courant règne sans partage dans le Golfe, le meilleur barreur ne pourrait lui disputer sa couronne, il dicte la route, laissons-nous porter.
Joie partagée, enfin, quand, la ligne d’arrivée franchie, le classement donné par le bateau-comité récompense chacun de nous des efforts de tous. Oubliés ce virement trop long, cette voile d’avant envoyée trop tard ou trop tôt, qu’importe, ne restent que les paysages entrevus, le plaisir d’être ensemble.
Fabuleuse Grande Parade : l’horizon est riveté de centaines de voiles, devant, derrière, les listons à portée de main, on ne distingue plus la côte, où ils sont des milliers, debout, à vibrer aussi. Spectacle à couper le souffle, émotion forte, jumelle d’un stress non moins fort, combien sommes-nous : 1 000, 2 000 ? Peu importe le nombre pour qui le vit le moment, celui-ci est grandiose.
Du vent, les voiles incandescentes, les sillages ; ces coques– plates, voile-aviron, bateau norvégien, kayak de mer, plaisance classique, la mer les connaît tous…– portées par le courant impétueux, entre les Moutons et l’Ile Longue, embouquent l’entrée du Golfe.
Bruit d’étraves, claquement des voiles qui faseyent, entrecoupés d’interpellations vives, mais, sur tous les visages crispés par l’attention, sourires fugaces et clins d’œil apparaissent pour le partage d’un authentique plaisir d’être là, une identique communion.
Joël Véteau |