JOSHUA
Le mythique voilier de Bernard Moitessier
Y a t-il un
bout du monde ?
" Joshua "
Conçu
en 1961, d'acier et grée de mâts en bois
réalisés dans des poteaux
télégraphiques retaillés,
économie oblige, le bateau rustique et robuste a des allures
de mangeurs de milles.
Un début de carrière en école de
voile, il faut bien renflouer la caisse de bord, et un long
séjour de vagabondage en Polynésie, ne laisseront
pas les voileux de l'époque indifférents.
Août
68 ces mêmes voileux ont les yeux tournés vers
l'Angleterre où une course autour du monde est
organisée. Le règlement est simple, un homme, un
bateau, un tour du monde sans escale et sans assistance et 5000 livres
sterling de prix pour le voyage le plus rapide.
Joshua est au départ.
Les mois
passent, Joshua plus rapide que ses concurrents creuse
imperturbablement son sillon dans les océans. Les pronostics
vont bon train, Joshua va gagner, il ne lui reste plus qu'à
remonter en Angleterre. Soudain Joshua et son maître font la
Une de l'actualité pour un événement
peu banal. " Le navigateur Bernard Moitessier à bord de
Joshua a décidé de ne pas rentrer en Angleterre ".
Il abandonne son prix et continue sans escale jusqu'en
Polynésie, ce qui équivaut à un
demi-tour du monde en plus.
Un seul commentaire en explication de sa décision : " pour
ne pas retrouver les fausses valeurs du monde moderne et pour sauver
mon âme ".
Là
Bernard pour toute une génération tu as pris la
dimension d'un gourou.
Les
années qui ont suivi faites de vagabondages entre les
îles et sous les cocotiers, ont drainé plusieurs
générations de rêveurs qui n'avaient
qu'une idée : construire un bateau, tout plaquer, et suivre
ton sillage. Mais un jour de décembre 1982, sur les
côtes mexicaines un violent typhon a terrassé
Joshua, blessé, démantelé rempli de
sable et de galets, le grand Ketch rouge était
condamné à une disparition qui semblait
inéluctable. C'était sans compter sur la
fraternité de tes copains, et amoureux de ton aventure. On
ne laisse pas tomber un bateau magique.
Et le
miracle s'est accompli, Joshua a repris connaissance, soigné
ses plaies et a renavigué avec d'autres maîtres
sur la côte Ouest des Etats Unis avant d'être
cédé en 1990 au Musée Maritime de La
Rochelle.
Là, Bernard, tu étais présent. Pendant
des jours, silencieux tu as parcouru lentement le pont, retrouvant tes
marques et posant tes mains sur chaque pièce, comme pour
leur transmettre une nouvelle vie. Ton vœu a
été que Joshua ne reste pas parqué au
fond d'un bassin mais qu'il navigue.
Vœu
exaucé, constamment ausculté et soigné
par l'équipe technique du musée, Joshua au mieux
de sa forme continue à humer les embruns, à
fendre les flots, et même quelque fois à s'offrir
une fugue.
Mais tu n'es plus là Bernard, puisqu'en juin 1994 tu as
quitté notre monde, terrassé par la
bête sournoise qui ronge les hommes.
Aujourd'hui de ton pays des nuages, combien tu dois être
heureux, de voir ton grand ketch rouge, continuer à
s'incliner majestueusement sous la poussée de la brise, avec
à sa barre des skippers respectueux de ton mythique Joshua.
Tu vois la
longue route continue.
Quant au bout du monde, il faut le chercher quelque part
derrière l'horizon éternel.
C.D.
Joshua,
Classé monument historique depuis 1993
BERNARD MOITESSIER
 |
Vagabonds des océans
Quelques amers dans la
vie de l'un et le sillage de l'autre
|
1925
: naissance de Bernard Moitessier à Hanoï ; son
père s'occupe d'un commerce florissant ; enfance
à Saïgon, élevé avec ses deux
frères et sa sœur par une nourrice vietnamienne
qui lui insuffle " l'esprit oriental ".
Très tôt la mer l'attire et il apprend
à naviguer avec les pêcheurs du golfe du Siam : "
la fascination de la mer, c'est d'abord la possibilité
d'aller plus loin, toujours plus loin " écrira-t-il plus
Très
tôt la mer l'attire et il apprend à naviguer avec
les pêcheurs du golfe du Siam : " la fascination de la mer,
c'est d'abord la possibilité d'aller plus loin, toujours
plus loin " écrira-t-il
plus tard.
1945 : à 20 ans, il découvre les horreurs d'une
guerre fratricide entre français et vietnamiens.
1951 : le premier vrai grand départ avec son ami Deshumeurs
sur le Snark, pour une bourlingue de six mois dans l'Océan
Indien.
1952 : il rachète une vieille jonque qu'il baptise "
Marie-Thérèse ", en l'honneur de sa compagne
d'alors, et avec laquelle il part en solitaire. Il fera naufrage sur
l'atoll de Diego Garcia dans l'Océan Indien.
Un cargo de commerce le récupèrera deux mois plus
tard et le déposera à l'Ile Maurice.
 |
Là, sur les
conseils d'un journaliste, il écrit ses aventures et ses
infortunes dans un livre intitulé " Vagabond des mers du Sud
", publié en 1960, et qui aura des milliers de lecteurs. Un
écrivain est né.
Grâce à l'argent gagné et au courant de
sympathie qu'il suscite, il rencontre un architecte et un constructeur
de bateau qui lui permettent de construire en 1961 son nouveau bateau,
un ketch en acier de 12 mètres. |
JOSHUA est né, dont
le nom est un hommage au grand navigateur Joshua Slocum, le premier
à avoir bouclé un tour du monde en solitaire.
Après une période d'école de
croisière en Méditerranée et la
rencontre de Françoise, qui deviendra sa première
femme, en 1963 il partent ensemble, Bernard, Françoise et
Joshua pour Tahiti via le canal de Panama. Le retour par le Horn,
après 126 jours de mer, le plus long trajet jamais
réalisé sans escale par un voilier des temps
modernes, donnera naissance à un autre récit "
Cap Horn à la voile " qui sera un nouveau succès

1968 : un jour, en rade de
Toulon, un journaliste aborde Moitessier pour lui proposer de
participer à la première course autour du monde
en solitaire et sans escale, à laquelle le Sunday Time,
sponsor de l'épreuve, a donné le nom de Golden
Globe, doté d'un joli prix de 5000 livres sterling.
Le 22 août 1968, en compagnie de huit autres navigateurs, il
quitte Plymouth à bord de Joshua,
équipé d'un simple sextant, ayant
refusé d'embarquer le poste radio qui lui était
autorisé pour communiquer. Il descend l'Atlantique d'un
trait, franchit le cap de Bonne Espérance, traverse
l'Indien, puis le Pacifique, et commence la remontée de
l'Atlantique. En France on l'attend déjà en
vainqueur et on prépare en grande pompe une
réception à la hauteur de la course folle qu'il
est en train de réaliser.
Mais Moitessier n'est pas
homme du commun, ni à se plier aux règles d'un
monde qui se croit civilisé mais qui se présente
souvent comme un monstre à ses yeux. Contre toute attente,
par un geste d'exception qui restera pour toujours gravé
dans la mémoire de la navigation maritime mondiale,
à l'aide d'un lance-pierre, il envoie un message sur le pont
d'un cargo qu'il croise alors près des côtes
d'Afrique du Sud, et qui dit en substance : " je continue sans escale
vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer,
et peut-être aussi pour sauver mon âme ". Ces
quelques mots vont faire le tour de la planète.
Son contrat avec la liberté, son pacte avec Joshua et sa
quête intérieure sont d'une autre importance
à ses yeux.
Renonçant aux honneurs et à l'argent,
après dix mois de navigation sans toucher terre, il arrive
enfin à Tahiti, après avoir
réalisé l'exploit d'un tour du monde et demi sans
escale ni assistance.
Durant deux ans, au mouillage à Papeete, Moitessier
rédige ce qui sera l'un des plus beaux livres de mer jamais
écrit, et qui aura pour titre : " La longue route ", le
récit d'une stupéfiante navigation, la plus
incroyable épopée de toutes les aventures
maritimes en solitaire.
Il rencontre pendant cette
période celle qui sera sa seconde femme, Iléana.
Leur fils Stéphane naît en 1971. Ensemble, ils
repartent ensuite avec Joshua, pour un périple de deux ans
qui les ramènera finalement en Polynésie. Il
s'installe alors sur l'îlot de Poro-Poro, où il
goûte une vie paisible dans son faré, maison
traditionnelle tahitienne, partagé entre la pêche
et le jardinage.
1978 : Moitessier s'installe
à Moorea, mais, nécessité oblige,
après six années passées en
Polynésie, il faut renflouer les caisses. Il part pour les
Etats Unis et aborde à Sausalito, en baie de San Francisco,
après trente huit jours de traversée.
Moitessier n'y aura que des déconvenues et il met en route
pour le Mexique, en embarquant à son bord l'excentrique
comédien Klaus Kinski, désireux d'apprendre
à naviguer et prêt à y consacrer une
forte somme d'argent.
Au mouillage près
des côtes mexicaines, le 8 décembre 1982, un
brusque et violent cyclone force Moitessier à
débarquer le comédien, et à
lui-même abandonner son bateau pour rejoindre la plage
d'où il assiste, impuissant, au drossage à la
côte de Joshua par les éléments
déchaînés et la colère des
dieux. Il cèdera l'épave à quelques
jeunes mexicains pour un paquet de clopinettes.
Mais l'écho du naufrage de Joshua s'est
répercuté dans le monde entier. La
notoriété de Moitessier, la solidarité
des gens de mer et la fidélité des amis vont lui
permettre de construire un nouveau bateau, qu'il baptise Tamata.
A 58 ans, il part pour Hawaï et jusqu'en 1985 il navigue de
nouveau en Polynésie, en oeuvrant contre la
nucléarisation mondiale.
1986 : Moitessier rentre en
France et commence à écrire " Tamata et
l'alliance ", son dernier livre, empreint de philosophie
écologique, qui sera terminé en 1993. Pendant la
rédaction de ce livre, il apprend qu'il est atteint d'un
cancer de la prostate. Il décide alors de combattre " la
bête ", avec la force et le courage dont il avait fait preuve
en luttant contre les vagues géantes du Pacifique.
1992 : à
l'initiative de Patrick Schnepp, son directeur, le mythique voilier de
Moitessier, Joshua, est racheté et restauré par
le Musée Maritime de La Rochelle. Chante Joshua, chante !
1994 : affaibli, Bernard
reçoit ses amis allongé dans un divan, un sarong
ceint à la taille, en attendant la mort dans le calme et la
tranquillité ; " la mort est naturelle, la vie est
merveilleuse ", disait-il.
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Il s'éteint le 16 juin
1994, chez lui, dans sa demeure du Bono, entouré de ses
proches.
Sur sa tombe, deux mots qui lui tenaient à cœur
sont inscrits sur un morceau d'ardoise qui fait office de
sépulture : " Salut et Fraternité ".
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Inventeur, marin
génial, vagabond, écrivain talentueux et
sensible, philosophe et poète, cultivant la
simplicité avec bonheur, Bernard Moitessier a
exercé une influence considérable, par son
exemple et ses livres, sur toute une génération
de marins qui participent aujourd'hui encore au rayonnement de la voile
française. Mais plus encore et au-delà il aura
laissé son empreinte sur tous les hommes et femmes de sa
génération et des suivantes qui se sont
élevés et construits à son image, par
ce que la vie lui a enseigné d'essentiel : participer
à l'évolution du monde par la transformation de
nos rêves en actes créateurs.
Quelques petites phrases, tirées de ses ouvrages,
où elles sont légion à nous
émouvoir et à nous instruire :
" Tout est en ordre. Je sens
une grande paix, une grande force en moi. Je suis libre. Libre comme je
ne l'ai jamais été. Uni à tous
pourtant, mais seul en face du destin ".
" Je suis citoyen du plus beau pays du
monde. Un pays aux lois dures mais simples cependant, qui ne triche
jamais, immense et sans frontières, où la vie
s'écoule au présent. Dans ce pays sans limite,
dans ce pays de vent, de lumière et de paix il n'y a de
grand chef que la mer ".
" Le sillage s'étire, blanc et
dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de
rêve et d'étoiles. L'eau court sur la
carène et gronde ou chante ou bruisse selon le vent, le
ciel, selon que le couchant était rouge ou gris ".
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